Il y a un an je me lançais dans la création et l’écriture de « Hacker Protester, le guide pratique des outils de lutte citoyenne ». Vous me connaissez, j’aime faire les choses moi-même, de façon simple et radicale. Mais voilà, un livre ça n’est pas que écrire, c’est aussi :

Trouver une idée, vérifier que ça n’ai pas déjà été fait, se demander si on a assez de choses à raconter sur le sujet, faire un plan, faire un planning, écrire, relire, corriger, relire, corriger (au moins deux fois!), dessiner, mettre en page, imprimer, diffuser, vendre, envoyer, et bien d’autres choses.

Alors je voulais vous raconter ce projet de livre que j’ai voulu faire tout seul, de A à Z, pour que le livre soit indépendant, non contraint, libre et généreux.

L’idée

Depuis mon adolescence, la question du design et du hacking me taraude, m’interpelle, me permet aussi de créer. J’ai fait beaucoup de projets en ce sens quand j’étais étudiant à l’ENSAD jusqu’à en faire mon projet de diplôme que j’ai appelé « Hacking Citoyen » en 2009. J’ai aussi une catégorie sur le sujet du hacking créatif sur mon blog et en 2016 j’ai publié le livre « Hacker Citizen » (dispo en version numérique) sur la question de la réappropriation créative de la ville et de l’espace urbain par les citoyens. Mais aujourd’hui, mon regard et mes idées se portent sur les révolutions et protestations citoyennes en faveur de la justice sociale et environnementale. « Les citoyens hackent le système ». Il n’y a pas un jour où ça n’est pas d’actualité et les citoyens du monde entier font preuve d’une immense imagination et d’une créativité sans fin pour se défendre, agir, protester, faire exister les luttes qui les animent face aux politiques d’oppression. Ainsi, je me suis lancé dans la création de ce livre pour rassembler, clarifier, mettre en image, en projet et diffuser ces outils des luttes citoyenne avec une approche engagée et méthodique.

Mon plan d’action : l’indépendance

Pour être rapide, efficace, incisif, libre de mon écriture, de mon dessin et de mes idées, je me suis dis que j’allais faire ce livre seul, comme un grand, sans maison d’édition, sans plateforme de diffusion et… sans Amazon. De même, je voulais faire un livre financièrement accessible mais imprimé en France. Mon objectif était de faire que ce livre existe. Après, si j’en vends 100 ou 1000, ça me va très bien. De toute façon, je ne cherche pas à être riche et encore moins avec un livre, ça ne m’intéresse pas.

🖤 Le point positif : être totalement indépendant me permet d’aller vers mon objectif avec une grand liberté et beaucoup de radicalité.

La difficulté : personne n’a été là pour me mettre des délais d’écriture, de création, etc. Donc il m’a fallu faire preuve de discipline et d’énormément de volonté pour sortir ce projet.

Le calendrier

Ma première étape a été de créer un calendrier avec un ensemble d’étapes. En tout, c’est plus de 90 étapes que j’ai pu lister comme par exemple :

Lister les projets, faire les illustrations, interviewer des personnes, créer un site web, mettre en place une solution de paiement en ligne, faire des photos du livre, les retoucher, faire un dossier de presse, créer un logo, créer une maison d’édition, corriger le livre, créer des catégories pour le livre, créer des pictogrammes en low poly, intégrer les corrections des interviews, créer les illustrations des personnes interviewées, créer des stickers, lister les imprimeurs locaux, contacter les imprimeurs, demander des devis pour l’impression, adapter le site web pour sa version mobile, écrire le sommaire du livre, écrire les remerciements, créer une bibliographie / webographie / etc., créer des URL raccourcies, mais avant créer son propre raccourcisseur d’URL, relancer l’imprimeur, peser le livre, aller à la Poste, calculer les frais de port, écrire une introduction, écrire une conclusion, écrire un texte sur pourquoi ce live n’est pas vendu sur Amazon, contacter des librairies, créer un compte Instagram, créer des visuels pour Instagram, faire le dépôt légal, déposer la marque et le logo à l’INPI, générer les ISBN, etc.

Toutes ces étapes, je les ai placées dans l’ordre, j’ai mis des dates devant et j’ai tâché de m’y tenir. Évidemment, il y a parfois des aléas, mais tout s’est globalement déroulé dans l’ordre même si parfois il fallait que je me lève très tôt (avant 5h du matin, j’ai du mal) pour finaliser une étape (comme les illustrations, les corrections, les mails aux imprimeurs, etc.)

🖤 Le point positif : toujours savoir où on va, dans quelle direction et quelle sera l’étape d’après. Cela guide la discipline et m’a bien motivé.

La difficulté : avoir confiance dans ses capacités à faire face à l’impermanence et les surprises de la vie et être bienveillant avec soi lors de l’écriture de ce planning pour ne pas le rendre impossible à accomplir.

Trouver les projets

Je me suis mis pour objectif de trouver 100 projets de hacks citoyens à classer dans 6 catégories. J’avais déjà mes catégories (stratégies de défense, stratégies de communication, stratégies numériques, stratégies offensives, stratégies anti-drones, etc.) et une cinquantaine de projets à présenter. Alors il m’a fallu aller enquêter, aller sur le terrain, observer des manifestants, discuter, creuser le web, éplucher des dizaines d’heures de reportages et de documentaires, plonger dans les archives du web, de la presse, des réseaux sociaux, etc. Dans mon livre, le contexte de chaque lutte et de chaque protestation est précisé. Il s’agissait d’être exact et de respecter le lecteur, qu’il soit militant, révolutionnaire ou simple citoyen curieux. Au final, j’ai réuni 130 projets que j’ai réduit à 100 pour la beauté du nombre.

🖤 Le point positif : cette quête a été hyper stimulante pour mon cerveau de designer. De voir la créativité partout dans le monde, de voir comment les manifestants d’un pays reproduisent et adaptent certaines techniques qui viennent d’un autre continent m’a fasciné.

La difficulté : circonscrire mon périmètre de recherche. Où les projets commencent-ils et où s’arrêtent-ils ? Qu’est-ce qui mérite d’être dans le livre ou pas ? Comment choisir ?

Faire les interviews

Dans mon livre je souhaitais interviewer des personnes qui ont, à mes yeux, un propos pertinent, une expertise, un regard riche d’apprentissage. J’ai contacté une dizaine de personnes, certaines ne m’ont jamais répondu mais d’autres étaient partantes et m’ont fait confiance. J’ai donc fait des trames d’interview pour chaque personne, organisé des rendez-vous et enregistré les échanges. Le plus long a été de réécrire chaque interview tout en retrouvant les références évoquées, les dates, les noms, les acronymes techniques et en rendant tout ça digeste pour le lecteur.

🖤 Le point positif : rencontrer des personnes passionnantes, des points de vue inattendus, se plonger dans des univers politiques, historiques, sociologiques, mettant en perspective mon sujet.

La difficulté : se prendre des vents lors de certaines demandes 😆 et surtout : passer des enregistrements oraux à l’écrit !

Écrire et dessiner

Écrire et dessiner, je fais ça depuis l’adolescence : depuis mes premières bandes-dessinées à mes études de design où je devais rendre des copies de philo à Bernard Stiegler en choisissant bien ma typo (le stress!). J’ai toujours aimé écrire (en témoigne ce blog que je tiens depuis 14 ans maintenant) et j’ai toujours aimé illustrer ma pensée avec des schémas, des dessins. Pour ce livre, je voulais écrire à la manière d’un répertoire avec pour chaque projet une partie historique, descriptive et créative. Pour les illustrations, je voulais quelque chose de figuratif, concret mais sans trop de détails pour ne pas personnifier les luttes représentées et ne pas « rendre belles » ces actions souvent violentes, douloureuse, rebelles et qui parfois se déroulent dans l’odeur de la poudre et du sang. Pour certaines scènes ou certains projets, j’ai dû faire pas mal de recherches graphiques et photographiques (comment on dessine un drone ? et une grenade lacrymogène ? La fumée est éjectée plutôt au sol ou dans les airs ? et les boucliers gonflables couvrent le porteur jusqu’à quelle hauteur ? etc.). J’ai donc passé des dizaines de jours à dessiner, pixeliser, garder une uniformité dans le style et les dessins jusqu’à obtenir 6 interviews, 100 textes, 100 dessins, une intro et une conclusion pour un total de 346 pages.

🖤 Le point positif : le plaisir de transformer ses idées et les voir exister. Être dans le cœur du projet.

La difficulté : faire face à la répétition de l’action : chaque matin écrire, chaque jour dessiner et se dire qu’on finira par voir le bout dans un an ou plus.

Mettre en page

Pour la mise en page, inDesign a été mon meilleur ami. J’ai l’habitude de mettre en page des livres et autres ouvrages imprimés. Donc j’ai pu me faire plaisir avec un style simple où chaque élément graphique est utile, chaque choix typographique est censé, chaque pictogramme est à sa place. Je ne me suis pas limité sur le nombre de pages, sur la structure, la grille et ses exceptions ni sur la forme de l’objet. Je voulais malgré tout avoir un ouvrage accessible pour chacun, j’ai donc essayé de faire simple, lisible et beau.

🖤 Le point positif : voir le projet se concrétiser et ressembler à un vrai livre.

La difficulté : choisir et donc renoncer à toutes les autres idées que j’ai pu avoir pour la mise en page. C’est un peu comme pour n’importe quelle idée : si vous mélangez toutes vos bonnes intentions, ça devient vite n’importe quoi. Il faut trouver une bonne idée et vous y tenir.

Trouver un imprimeur

Pour mon livre je voulais le faire imprimer de façon la plus éco raisonnée possible et dans une imprimerie française. J’ai donc pris une carte du coin, j’ai tracé un cercle de de 50km autour de mon atelier et j’ai listé les imprimeries. Facile, il n’y en avait que 3 ou 4. J’ai donc choisie la plus proche (pour limiter le transport en véhicule des livres) et j’ai pu rencontrer un chouette imprimeur, passionné, en place depuis 40 ans et qui connait parfaitement ses machines, ses papiers, les astuces et les difficultés à surmonter. On a choisi du papier recyclé (sans pelliculage), avec un beau rendu. On a fait quelques essais d’impression et c’était parti !

🖤 Le point positif : avoir un vrai interlocuteur, local, être cohérent dans ma démarche.

La difficulté : comme c’est un petit imprimeur, essayer de gérer au mieux les délais d’impression parfois longs.

Créer un site web pour vendre le livre

Comme j’ai voulu me passer d’éditeur, de diffuseur, de Amazon et compagnie, je devais imaginer moi-même le circuit de promotion / diffusion / vente / livraison. J’ai donc créé le site web hckr.fr en adéquation avec l’univers du livre et l’aspect low-tech, radical, minimaliste. Ça a été pas mal de travail aussi pour créer un processus simple pour commander depuis le site. Je suis assez mauvais en marketing / business mais je pense que je suis assez bon pour me mettre à la place de mon utilisateur et potentiel futur lecteur. J’ai donc cherché à lui faire plaisir avant tout. J’en ai aussi profité pour créer un teaser vidéo (dispo à cette adresse) pour mettre sur le site. Et après, ça a été le circuit classique : croquis dans mon carnet, maquette graphique, code en HTML, CSS, mise en ligne et ajustement.

🖤 Le point positif : la maitrise de bout en bout de l’expérience et du propos pour mettre en avant mon livre.

La difficulté : c’est très long à faire et les gens doivent se réadapter au processus d’achat. « On n’est pas sur Amazon », et ça n’est pas facile pour ceux qui ne commandent que sur cette plateforme.

Gérer les envois

Et justement, en parlant de Amazon, j’ai donc été voir la Poste avec un exemplaire de mon livre pour leur demander le prix pour des enveloppes cartonnées. Au final, je leur commande par lot de 100 enveloppes et je viens déposer régulièrement des dizaines et des dizaines d’enveloppes prêtes à être expédiées partout en France et dans le monde aussi (Suisse, Belgique, Canada, Allemagne, États-Unis, Autriche, Australie… et même au Japon !). C’est énormément de travail là aussi mais j’ai beaucoup de plaisir de faire des dédicaces sur certains livres, de glisser parfois des autocollants, de bien emballer chaque livre dans un joli papier de soie noir.

🖤 Le point positif : je peux suivre chaque envoi un par un, assurer un service après-vente au petit oignons 🙂

La difficulté : cela demande aussi de gérer des étiquettes à coller (au début j’écrivais les adresses à la main !), de gérer les types de livres à envoyer (version collector, version classique, etc.) et surtout de gérer les retours (quand la personne n’a pas récupéré son livre par exemple).

Promouvoir le livre

Mise à part mon blog et mes propres réseaux sociaux, je n’ai pas de porte-voix pour diffuser mon livre, le promouvoir et inviter le plus grand monde à s’y intéresser. Malgré tout, j’ai quand même envoyé mon livre à quelques amis que ça pourrait intéresser, j’ai surtout misé sur le bouche à oreille et sur la qualité du projet. Naïvement, je me dis que si le livre est bon, il se diffusera. Par ailleurs, j’ai eu — je ne sais pas par quel miracle — une dizaine de librairies en France et en Suisse qui m’ont commandé le livre pour l’avoir dans leurs rayonnages. C’est plutôt chouette 🙂 Après, si vous avez des idées pour promouvoir mon livre… je suis preneur !

🖤 Le point positif : avoir une relation proche avec les libraires, les personnes qui m’interviewent (coucou Davduf!) et les lecteurs qui partagent le livre.

La difficulté : si l’on ne connait pas des gens qui connaissent des gens, il est difficile d’avoir une voix suffisamment forte pour s’adresser à un large public.

Penser à la suite…

Enfin, la prochaine étape dans tout cela pour moi c’est penser à la suite. Aux prochains projets de HCKR, aux objets que je vais sortir, aux futurs ouvrages, aux expos, aux projets photos, aux outils numériques… J’en rêve de façon concrète, j’ai énormément d’idées et ce livre n’est qu’un début. Évidemment, cela s’accompagne de son lot de questions : est-ce que ça va marcher ? Est-ce que ça va plaire ? Vais-je y arriver ? Petit à petit, j’avance.

En tous les cas, je remercie toutes les personnes qui m’ont soutenu et fait confiance sur ce projet et aussi aux lecteurs / lectrices qui m’ont fait de très bons retours. C’est un honneur !

Enfin, si vous voulez commander le livre, il est dispo sur https://hckr.fr




7 commentaires

  1. Je n’ai pas fini de lire tous les ouvrages mais :
    – c’est incroyablement agréable à lire
    – c’est superbement structuré
    – c’est excellement documenté (je n’ai pas vu ce genre de recensement ailleurs, ça a du être un gros boulot de documentation et « d’obsession »…)

    Seul défaut : le défaut de ses qualités => on imaginerait sans mal que ce travail puisse être rendu accessible à un plus grand nombre de lecteurs, sous un autre format plus facile (un seul grand fascicule / un autre circuit de distribution) car c’est très accessible, ludique et non manichéen.
    => Cela demanderait évidemment surement de rentrer dans une autre logique économique.

    Great job Geoffrey.

    1. Cher Claude,

      Un grand merci pour ton message, tes encouragements et ton regard bienveillant ! Oui j’aimerais moi-aussi que l’ouvrage soit encore plus accessible, j’y travaille figure-toi 😉

      Encore merci !

  2. Une autre idée me vient : ce travail serait surement éligible à une déclinaison sous forme « d’exposition », qui permettait aussi de bien valoriser le travail graphique en plus du travail d’investigation

  3. Bonjour Geoffrey,
    Un grand bravo ! Pour la durée d’impression et d’envois c’est parfait, c’est un peu comme Noël, on l’attend avec impatience quand on est gamin 😉. Ça ne fait qu’ajouter une dose de plaisir supplémentaire lorsque l’on découvre son colis dans la boîte au lettre.

    C’est une des émotions qu’Amazon à rationalisé jusqu’à la moelle.

    1. Xavier,

      Merci pour ton message ! Ouiii, je vois tout à fait ce que tu me décris, encore aujourd’hui quand je commande un fanzine, une affiche, des stickers, je vais voir ma boîte aux lettres trois fois par jour 😉

      Merci pour ta bienveillance !


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