La journaliste de France info, Élise Lambert a publié ce matin quelques visuels issus des transports en commun parisien et tout y est pour essayer de faire respecter les fameux « gestes barrières » : autocollants, lignes au sol, signalétique, affiches, etc. Depuis plusieurs semaines, notre langage visuel quotidien s’est vu être enrichi sur de nombreux types de supports dans les transports et ailleurs avec plusieurs centaines de symboles, éléments graphiques et autres systèmes basés sur le design pour promouvoir les messages gouvernementaux.

Ainsi, je voulais vous partager une revue de ces différents éléments de design qui sont là pour essayer de rappeler (par le martèlement visuel, mais aussi par les slogans publicitaires, les affiches criardes, les pictogrammes, etc.) ce qu’il faut faire et ne pas faire/

À mes yeux, cette utilisation du design est là pour asseoir une forme de d’autorité, une forme de soumission, une forme de résignation et aussi une forme d’acceptation du peuple faces aux messages officiels. Évidemment, on peut dire que c’est pour la bonne cause puisque si les gens font les bonnes actions, des vies seront sauvées. Et ça, c’est indéniable (je le précise, au cas où certaines personnes penseraient l’inverse).

D’un autre côté, je me dis aussi que l’utilisation de ces formes de design autoritaire vient infantiliser les humains et permette aussi à chacun de faire respecter les règles aux autres (par la pression sociale) :

  • Comment bien vous laver les mains
  • Comment bien porter un masque
  • Comment bien nettoyer votre chez-vous
  • Voici l’endroit où il faut que vous vous trouviez dans la gare
  • Comment tenir tel objet
  • Là où il ne faut pas être, pas s’asseoir,
  • etc.

Du graphisme «responsable»

On peut parler du style graphique avec des pictogrammes simples, et notamment celui du masque, vraiment pas évident à dessiner. En effet, si on considère le visage comme un rond, il faut dessiner par dessus la silhouette du masque en contre forme comme ci-dessous… Et espérer que ça ressemble à quelque chose.

Le marquage au sol

Là aussi, on reprend la forme des petits cercles mais cette fois-ci ils sont au sol et sont là pour inviter les voyageurs en gare à garder une distance dite « de sécurité ». Évidemment, cela ne tient pas compte des flux de voyageurs qui se déplacent et cela ressemble vraiment à un jeu grandeur nature ce qui n’est pas pour me déplaire.

Des symboles pour le mimétisme

Le langage graphique est multiple et fait appel à des choses que les gens connaissent : des pointillés comme sur la route afin d’indiquer des distances de sécurité (vous vous souvenez sûrement du slogan « 1 trait = danger, 2 traits = sécurité »). Les mots employés sur les affiches semblent souvent agréables et autoritaires (passifs agressif ?). On évite les pictos sens interdit ou les points d’exclamation, on préfère la couleur bleue, et les visuels invitant au mimétisme.

Interdire ce qui était permis avant

Pour les sièges dans les transports, il y avait déjà des règles : les plus âgés, les personnes handicapées et les femmes enceintes sont prioritaires. Tout ceci était déjà graphiquement chorégraphié avec des pictos, des couleurs, des tailles de typo différentes. Mais là, le design ajoute des règles aux règles.

Le numérique publicitaire

Dans les lieux d’accueil, la plupart des écrans numériques sont informationnels ou publicitaires (souvent publicitaires d’ailleurs). Ici, on reprend ces affichages pour informer toujours avec des pictogrammes simplistes… Rien de très intéressant visuellement. Pourquoi ne pas avoir utilisé les capacités du numérique ? (vidéo, photo, typographie animée, etc.)

Une archéologie du design autoritaire ?

Ci-dessous un exemple dans un ascenseur, un des espaces publics les plus confinés qui existe mais dans lequel il faut aussi respecter dorénavant « les distances de sécurité ». J’imagine que quelqu’un, un jour, ira faire de l’archéologie graphique de ces signes invitants, qui deviendront, je l’espère désuets et inutiles.

Me viennent quelques questions qu’il serait intéressant de se poser.

Est-ce que l’autorité par le design est efficace ? On connait déjà les poubelles qui invitent à trier les déchets et les affichettes qui interdisent de jeter ses mégots par terre. Ces créations vont-elles faire effet et changer les habitudes ?

Est-ce que l’autorité par le design en cette période de Coronavirus marque le début de l’acceptation des autres formes d’autorités ? Je pense notamment à la reconnaissance faciale dans certains lieux, par la distanciation physique dans d’autres, par l’interdiction de courir ou de porter tel ou tel vêtement ou encore l’interdiction de s’arrêter sur place dans tel ou tel espace physique.

Est-ce que l’autorité par le design ne fait pas des designers des bras armés du pouvoir ? Si on imagine le designer comme quelqu’un capable d’aider les gens à comprendre, à adhérer à des idées, à utiliser telle ou telle chose, à se repérer, à quel moment le designer refusera de délivrer un message politique qui appuie l’autorité de l’État pour écraser les citoyens (les plus démunis comme souvent) ?

Et enfin, si je ne devais garder qu’une question, ce serait la suivante : dans mon éducation au design, j’ai appris que pour faire un bon design, il faut retirer, retirer, retirer… et c’est quand il n’y a plus rien à retirer ni à ajouter qu’on arrive à un bon design. Ainsi, la sur-enchère du design dans les grandes villes (design écolo, design social, design de services, design de la mobilité, design de la surveillance, design anti-attentat et maintenant design sanitaire…), quand bien même ces formes de design sont bien conçues par des designers attentionnés, ne va-t-elle pas faire de nos villes, des amoncellements de signes, de formes, de messages, de visuels, de sons, d’outils qui donnent ainsi à nos villes la pire forme de design qui soit ?

Pour conclure, j’invite chacun à aiguiser son regard et se demander régulièrement :

  • De quelle entité émane ce visuel, ce design ?
  • Y a-t-il une signature ? Un logo ?
  • Est-ce une entreprise qui me demande de faire quelque chose ? Est-ce l’État ? Est-ce une autre entité ?
  • Quels sont les moyens graphiques / expressifs utilisés ? Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ?
  • Pourquoi veut-on que je fasse cette action ? Quel est l’effet recherché ?
  • Est-ce que les gens s’arrêtent et observent ? Est-ce qu’ils parlent des règles qu’ils ont vu ?
  • Si je ne fais pas ce qui est demandé, que va-t-il de passer ?
  • Puis-je faire autrement ? Ai-je encore le choix ?

Bref, je me demande si le design nous offre-t-il encore la possibilité de ne pas respecter ses consignes ?

Les visuels allégés par mes soins viennent de Emmanuel Meneghini, Élise Lambert, Gilles Klein, Marlène Dolveck.




7 commentaires

  1. Les questionnements que tu soulèves sont assez intéressants, cela m’a amené à plusieurs réflexions :
    Les transports en commun sont utilisé par beaucoup de gens et il est connu de tous que c’est un lieu restreint où l’on va se retrouver avec un grand nombre de personnes. En opposition à cela les attitudes à adopter dans le cas d’une épidémie étaient totalement inconnues de la population avant le début de la pandémie de Covid-19.
    C’est intéressant de voir que l’on a appris étape par étape, au fil des communications officielles, quelles sont les attitudes recommandées. À chaque « réouverture » ou nouvelles autorisations il y a son lot de recommandations et règles.

    Et aujourd’hui, cette nouvelle étape se déroule dans un contexte routinier. C’est la confrontation entre ce quotidien bien connu « d’avant » et la mise en application des nouveaux comportements pour éviter la propagation du virus. Et on voit qu’elle a été bien préparée, avec beaucoup d’éléments de communications directifs afin d’avoir le moins possible de place pour l’interprétation personnelle (ex « est-ce que je peux m’asseoir à coté de cette personne ? »). Je pense que la bonne volonté (voire docilité) des usagers des transports en commun est en grande partie liée à la fébrilité de la reprise : on veut bien faire pour la santé de tous, et surtout on ne connait pas tous les bons comportements à suivre. Il y a une méconnaissance ici qui doit être comblé par les services de transport. Pourtant depuis des semaines, l’État et les médias ont éduqué les citoyens aux travers beaucoup (trop) de communications, mais c’est resté concentré sur l’étape en cours : le confinement et les rares sorties.

    Ça me rappelle un peu le tsunami de 2004, les populations des pays touchés n’étaient pas du tout préparés. Mais aujourd’hui les protocoles ont été créé et ils sont enseigné dès la plus petite école.

    Il reste un domaine qui n’est pas vraiment balisé : la sphère privée. On peut le voir à une certaine hésitation à voir ses proches, une gène sur les gestes barrières ou des questionnements qui freinent.
    Je me pose ces question :
    Est-ce que l’État peut et doit émettre des règles sur les comportement à adopter dans la sphère privée ? Ne doit-il pas seulement donner toutes les informations clés aux citoyens à propos du virus pour qu’ils se fasse leurs propres comportements ?

    1. Merci pour ton commentaire très intéressant ! 🙂 Pour ma part, je pense que l’État met déjà son nez dans la sphère privée pour nous dire quoi faire, comment le faire et nous priver de nos libertés de façon insidieuse ou parfois très explicite. Bref, je n’ai pas hâte d’avoir des fascicules officiels dans ma boîte aux lettres pour me dire comment embrasser mes enfants, saluer mes grands-parents, laver ma vaisselle et aérer ma maison.

  2. Des cercles au sol pour une partie de tic-tac-toe – / une marelle dans l’ascenseur … il eut été plus malin de la part des designers de rendre le tout ludique – et ainsi pérenniser leur design, une fois la « trend » covid passée.


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