Depuis ma conférence de 2018 (celle où j’ai fait peur à tout le monde et où j’ai fait mon coming-out de designer-survivaliste-effondriste-collapsologue 😁), je continue de questionner le sujet du design en tant que nom commun que l’on attribue à tout va.

Vous le savez, aujourd’hui, « Tout est design », d’une voiture neuve à une lampe de bureau, d’un site e-commerce à une interface tendance à l’atelier de créativité, d’une brocante ou d’une boutique « design » (véridique), etc. Derrière le mot design on met un peu tout et n’importe quoi. Vous vous souvenez peut-être de cet article sur les médias français qui parlent de design que j’avais publié il y a quelques mois.

Récemment encore, notre gouvernement a lancé un « Conseil national du design » (lol). Dans ce communiqué de presse, le gouvernement annonce que :

« Le Conseil national du design aura pour objectif de structurer l’écosystème et de contribuer à positionner le design comme un pilier de la transformation économique et sociétale. »

Je n’y crois pas une seconde.

Le mot design, un mot honteux ?

Bref, le mot design est riche d’une diversité, d’une histoire, d’un avenir aussi, et ça c’est une bonne chose. Mais lorsque je vois des centaines de designers qui défendent le design et qui travaillent de tout leur cœur à transmettre, enseigner un design social, responsable vis à vis de l’environnement, engagé sur des valeurs de justice, d’équité, de nombreuses valeurs humanistes, etc. je ne sais pas quoi faire face au sentiment honteux que je peux ressentir sur le dévoiement de ce mot. Lorsque je vois une pub de « smartphone design », de « SUV design », de « style moderne et design », du « logo trop design » de telle ou telle marque, de la dernière « coque iPhone 13 design », ou lorsqu’on voit des intitulés de « startup qui design l’avion à hydrogène de demain », je comprends qu’il s’agit de l’emploi du mot design comme un masque pour se faire passer pour autre chose. J’échange même parfois avec des designers qui, devant ce constat, n’osent plus dire qu’ils sont designer mais se disent « artisan du numérique », « plasticien graphique », « designer abstinent », etc.

Désaffecter le mot design ?

Vous l’aurez compris, je suis affligé de voir que ce mot qui est beau, engagé et engageant, politique et poétique tombe dans les mains de l’inverse que ce pour quoi il est conçu. Autrement dit, lorsque le design va à l’inverse de l’habitabilité du monde, qu’il le détruit, qu’il est à la solde du capitalisme de surveillance, je considère aujourd’hui que ça n’est plus du design.

C’est une approche personnelle, je ne peux évidemment pas empêcher quiconque d’employer le mot design, mais de mon côté, j’essaye de nommer le design lorsque ça en est (pour moi), et de nommer autrement toutes les autres formes qui usurpent le mot design.

Alors, pour le fun, j’ai fait ce petit exercice en cherchant le mot design dans l’actualité :

  • Une trottinette ultra design → Une trottinette à l’esthétique industrielle marchande
  • Le design original du dernier Motorola → un téléphone connecté comme les autres
  • Un design de luxe → une production élitiste pour capitaliste qui ne sait quoi faire de son argent
  • La méthodologie planet centric design → une méthodologie pour apprendre aux entreprises à mentir pour ne pas se remettre en question
  • Des chaussures au design tendance → des chaussures à la mode
  • Le contre-design → une démarche artistique
  • Le design vertueux dans le Marais → du mobilier pour hôtels de luxe
  • etc.

Et pour vous, qu’est-ce qui ne mérite plus d’être appelé design ?

Réaffecter le mot design ?

Bref, avec le temps, je travaille avec mes petits bras à déconstruire les mésusages du mot design, autour de moi, dans mon travail, auprès de mes écrits, avec mes étudiants. Je sais que ça ne sera que peine perdue, mais il n’empêche que ce mot design est un mot et un métier merveilleux, essayons alors de le préserver et, lorsque c’est nécessaire de le remplacer par d’autres mots plus réalistes lorsqu’il est employé pour vernir des productions qui vont à l’inverse de la mission même du design, à savoir : préserver et maintenir notre monde habitable (et ça, c’est encore une autre paire de manches).




9 commentaires

  1. Réflexion intéressante le contrôle de la langue est une composante importante des luttes. Sans le vocabulaire adapté on se retrouve incapable à imaginer d’autres façons de faire.

    Dans la même veine on voit que pour le moment la lutte contre la vidéosurveillance est perdu avec la généralisation du mot vidéoprotection qui n’a pourtant aucun sens.

    Au niveau de la lutte animaliste il est intéressant de voir l’usage du mot carniste pour désigner les consommateurs de produits d’origine animale. Avant ça la population non végétalienne n’avait pas de nom et on ne pouvait donc pas s’y opposer.

    1. Jérémie, ton analyse sur la question du vocabulaire et des luttes me plait énormément. En effet, engagé sur les questions de cause animale depuis de nombreuses années, je pense comme toi que les mots servent à changer la façon de voir, de penser, d’être victime ou bourreau, de dénoncer aussi… Merci pour ce spectre de lecture.

  2. Je crois que le summum du détournement – qui me hérisse les poils systématiquement – reste l’utilisation du mot en tant qu’adjectif. La phrase « c’est design » est vraiment une plaie et j’ai juste envie de mettre le feu quand j’entends ça !

    Même si il y a une incompréhension flagrante de ce qu’est le design dans la culture française pour la plupart des gens, je me demande si le problème n’est pas aussi en partie dû à notre [aux Français] aptitude déprimante à utiliser des mots anglais en perdant parfois totalement leur sens au passage (par rapport à l’anglais comme ici ; mais aussi par rapport au français dans le cas des faux-amis, je pense par exemple, au hasard, au fameux « digital »).

    Mais pour en revenir au design, de mon côté j’ai tendance à (essayer de) recentrer le sujet avec le terme « conception » qui n’est ni plus ni moins que la traduction correcte du nom « design » en français… Juste ça, ça aide déjà pas mal à sortir de la vision étriquée que les gens peuvent avoir du design, mine de rien.

  3. Comme pour beaucoup de mots polysémiques chacun y met un peu ce qu’il veut. Il suffit de voir comment les designers, eux-mêmes, l’utilisent. Ils parlent de méthode, de processus, de discipline, d’état d’esprit… chacun de ces termes possède en lui des visions bien précises ce qui peut générer beaucoup d’incompréhension. Et je ne parle même pas de ce que cela peut provoquer chez le grand public qui n’en voit que la surface (l’esthétisme).

    Qui plus est, comme le dit Jean-Louis Fréchin, « le design est une activité dont nous tolérons l’indéfinition ». Comme pour ne pas avoir à trancher le sujet. Ce qui est à mon sens une erreur. En tant que designers, il est important de comprendre le sujet qui est le notre. Un architecte conçoit des bâtiments, un dessinateur fait des dessins, un médecin soigne des malades, le designer, lui, fait du design. C’est le serpent qui se mort la queue.

    Personnellement, fatigué des débats incessants sur le sujet, j’ai commis l’année dernière un petit essai qui tente de répondre à la question. La réponse que j’ai trouvé est la suivante :

    1. Le design est une activité de création délibérée (ni plus, ni moins)
    2. Cette activité se diffuse à travers une discipline (souvent une forme d’art ou d’artisanat) et dans un cadre idéologique (écosocialiste, capitaliste, communiste,…).

    Au final, je pense qu’il pourrait être intéressant d’abandonner le mot de design (ainsi que celui de conception qui, je te rejoins est trop proche de l’ingénierie) pour revenir à un terme simple comme celui de création. Refaisant ainsi du designer, un créateur comme la majorité des gens peuvent le percevoir.

  4. Tout d’abord on pense avec les mots. Il y a un stock de mots que nous utilisons et qui nous permettent de mettre en place un schéma de pensée.

    Partant de ce principe là, il me semble important, voire capital, de déconstruire les imaginaires qu’il y a autour du mot « design » afin qu’il puisse retrouver son sens premier. Revenir à la radicalité du mot en quelque sorte, avant le mauvais usage fait par le capitalisme.

    Pour ma part, je milite beaucoup pour le retour en grâce du mot « artisan ». J’aime beaucoup les définitions proposées par Wikipédia :
    1. Celui ou celle qui exerce un métier mécanique ou manuel, qui suit les règles d’un art établi, par opposition aux métiers dits industriels où la production est fournie par des automates.
    2. (Par extension) Celui qui est l’auteur, l’origine de quelque chose.

  5. Moi j’utilise le mot concepteur, il est plutôt simple et pas forcément attaché au mot ingénieur. Je peux aussi vous rappeler le titre de mon premier diplôme « Esthétique Industrielle »… Comme dans chaque projet, il faut que la conception soit solide car les idées des concepteurs seront mal menées, mal copiées, trahies ou perverties, les métiers se transforment et comme une photocopie la définition sera de plus en plus incertaine.


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