[note : j’ai rédigé originellement cet article pour Knowtex 🙂 ]

À l’heure du « tout numérique« , comment la lecture tire-t-elle son épingle du jeu au travers de nouvelles façons de faire, de se (re)présenter, de vivre sous de nouvelles formes, sous  de nouvelles expériences ?

Ceci tuera cela

Les premières éditions de « Notre-Dame de Paris » de Victor Hugo étaient incomplètes. Plusieurs chapitres avaient disparu avant l’impression et parmi ceux-ci, retrouvés par la suite, le second chapitre du livre V intitulé « Ceci tuera cela », comprenez « Le livre tuera l’édifice » ou encore autrement, « L’imprimerie tuera l’architecture ». Victor Hugo y soulignait la crainte de l’Eglise de voir déserter les lieux de culte au profit de la lecture biblique imprimée.

Encore aujourd’hui, l’expérience de la lecture numérique fait craindre aux éditeurs les plus frileux (et il y en a) que le livre imprimé va disparaître pour laisser place à un texte-flux, sans âme, immatériel. Cependant, de nombreuses expériences – numériques, imprimées et hybrides – nous prouvent le contraire.

Le commencement

L’expérience de la lecture sur le livre a commencé symboliquement en 1456 avec la Bible à deux colonnes de Gutenberg. Deux colonnes sur chaque page, 42 lignes sur chaque colonne, une diffusion assez large pour l’époque. Puis, d’autres ont tenté de détourner la lecture, de jouer avec, de la contraindre, de la libérer. Parmi eux, Stéphane Mallarmé en 1897 avec « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » ou encore Marinetti en 1919 et « Les Mots en liberté futuristes ». Aujourd’hui, nos livres sont quasiment identiques, la lecture se fait presque sous la même forme. Autant dire que l’expérience de la lecture met énormément de temps à changer, à évoluer, à muter.

Du papier à l’écran

Avec l’arrivée des premiers ordinateurs grand public et la démocratisation de la lecture sur écran, nous avons perdu énormément de finesse dans la qualité typographique avec notamment la disparition du multicolonnage, des choix typographiques, des césures, des ligatures, etc. Autant d’ingrédients disparus qui ont appauvri l’expérience lecture sur écran. Heureusement, petit à petit, l’apparition de l’antialiasing (pour « lisser » les typographies sur l’écran), la conception de typographies spécifiques à l’écran (le bit9, le Lores, etc.) ou encore le fameux « subpixel rendering » et l’exigence de nombreux designers ont réussi à réamorcer la qualité de la typographie, de la ligne du paragraphe, de la lecture sur écran en général.

Ainsi, des nouvelles formes de lecture pour écran sont nées, comme l’interface de blog, les Wiki, l’interface de Twitter, de Facebook, etc. Des millions de personnes font, chaque jour, l’expérience de ces nouvelles formes de lecture parfois très éloignées du livre, du journal, de l’objet imprimé. Cependant, elles se retrouvent prises entre plusieurs contraintes – la technique, le ranking de Google ou encore les contraintes d’affichage publicitaire, de ventes, etc. Au milieu, le lecteur devenu entre temps « utilisateur », essaye de trouver sa place et son plaisir de la lecture.

C’est donc une première phase de mimétisme assez simple du papier à l’écran que nous avons traversé, avec des carrousels de pages, des « livres » en flash avec les pages qui se « tournent comme pour de vrai », une mise en page « comme dans les journaux », etc. La seconde phase – et nous y sommes encore – est celle de la métaphore du livre. Le but : retranscrire l’expérience du livre mais en passant par des « indices », comme des rubans de papiers pliés, des textures de papier des superpositions de couleurs, etc.

L’expérience de la lecture numérique

La mobilité a permis à la lecture numérique de retrouver une part nouvelle de son expérience. En effet, comme le livre papier, les terminaux mobiles qu’ils soient smartphones (ordiphones), tablettes ou autres supports de lecture transportables, offrent une nouvelle dimension dans cette expérience. Intime, le livre numérique tient au creux de la main, on peut le toucher avec le doigt, il est possible de le secouer, de le géolocaliser, de changer son aspect, etc.

Il devient alors un objet vivant à part entière.  Tout comme avec Marinetti ou Mallarmé, la lecture sort des sentiers battus et se réapproprie son essence au travers du numérique. Elle redevient une expérience sensible et émotionnelle que chacun peut s’approprier au travers du texte, de sa mise en forme et de sa typographie mais aussi grâce à la façon dont on découvre le texte, le note, interagit avec celui-ci.

Quelques exemples d’expériences nouvelles de lecture numérique :

comment feuilleter un livre numérique ? :

le livre pour enfant, entre 3D, livre popup, livre interactif et conte :

une couverture de livre numérique :

La bibliothèque d’un nouveau genre :

La lecture aléatoire, une autre façon de découvrir les textes :

Avec ces quelques exemples, on remarque les nombreuses affordances liées au papier : l’ombre de la page pour donner envie de la toucher, de la tourner ; le format vertical du livre alors que nos écrans d’ordinateurs sont de plus en plus horizontaux ;  les étagères d’une bibliothèque qui donnent envie d’attraper un livre… Tous ces ingrédients nous tentent de nous plonger dans ces expériences de lecture différentes. Beaucoup sont intéressantes, très peu sont efficaces, l’idéal étant de pouvoir détourner (hacker !) petit à petit le livre numérique et de proposer ainsi progressivement de nouvelles façons de lire, adaptées à la mobilité, à l’écran, à l’interactivité.

Vers le tangible, le retour de l’affect & de l’objet livre

Nos habitudes de lecture viennent à l’origine du papier, de la typographie, de la mise en page etc. Ces habitudes constituent l’élément clé de l’expérience de lecture et poussent les designers à réfléchir autrement sur les nouveaux supports (Kindle, iPad, tablettes et autres smartphones en tout genre). La plupart du temps, ce sont des objets qui diffusent de la lumière, utilisent le pixel comme unité de base, offrent parfois une autonomie limitée ou encore sont connectés à internet.

Mais ces contraintes semblent disparaître avec de nouvelles idées, de nouveaux matériaux, de nouveaux projets. En effet, même si nous sommes dans l’air du « tout tactile » et de ses écrans de verre tout autour de nous, la prochaine étape est, selon moi, le retour au tangible, à l’objet, connecté mais matériel, en bois, en tissu ou en papier. Cette tendance est nettement liée à l’expérience du retour au sensible, à l’affect, et la lecture n’est donc pas en reste.

Quelques exemples de lecture tangible :

Un plan tangible en hologramme :

Imaginer le e-paper :

Et si l’on imprimait le numérique ?

La lecture par le jeu et avec de vrais pions :

Le livre comme instrument de musique :

6. Conclusion

La technologie devenant un problème de moindre mesure, nous, lecteurs, continuerons d’avoir le choix entre la lecture classique, habituelle et toutes ces nouvelles formes d’expériences littéraires. Je crois fermement que ce sera surtout notre façon de lire, d’assimiler un texte scolaire, de dévorer un roman policier, de parcourir une information, survoler un tweet de 140 caractères, d’user à trop lire une lettre d’amour ou encore de conserver précieusement une carte postale, qui évoluera dans un mélange entre papier & écran, jusqu’à se fondre et à en oublier même la distinction que l’on fait entre les deux.

Mais pour tout ça, il nous faudra encore un peu de patience et, designers, penseurs, journalistes, écrivains, développeurs… y travailler ;-)

>> Illustrations : Bible à deux colonnes : Library of Congress, Subpixel Rendering : Thomas Giannattasio pour Smashing Magazine, capture d’écran du site Owni.fr, table iPad : Designboom

Geoffrey | article billet co-publié sur Knowtex | Grand merci à Gayané, Marion, Nicolas & Mikaly 🙂




6 commentaires

  1. Bon, c’est pas tout a fait en rapport avec le fond de l’article (excellent encore une fois) mais cette « table salsa » en haut, c’est raté je trouve. Le design doit servir l’utilité. Là tu te mets à consulter ton ipad sur ta table et nulle part tu ne peux poser ton bloc notes, ta trousse et le reste pour bosser…


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