Lettre Ouverte à l’attention des dirigeants, politiques et entrepreneurs français – écrite et lue par un étudiant en design, Loïc Le Guen, lors du Design Summer Camp, le 7 septembre 2012.

« Né en 1989, je fais le constat simple que les produits technologiques qui m’entourent ne sont pas français. À ce titre, je m’interroge sur ce qui me restera de français en mémoire, parmi les objets de ma jeunesse ? Pourquoi lorsque l’on parle de la créativité dans l’industrie française, fait-on référence au passé ? Alors que nous sommes des leaders dans le domaine du luxe, pourquoi nos produits grand public ne trouvent-ils plus preneurs ? J’ai peine à croire qu’en France nous ne soyons plus capables d’inventer les formes de demain.

En tant que jeune designer, j’ai travaillé en intégré pour un grand groupe français. J’étais en poste dans un immeuble de bureaux dont j’ai souvent eu la nécessité de m’enfuir, pour mener à bien le projet sur lequel j’étais engagé. Ce bâtiment d’un aspect morose, est une sempiternelle succession d’open spaces désincarnés, où travaillent des employés rivés sur leurs écrans. C’est pour moi une anomalie en soi dans l’optique d’innovation à laquelle prétend l’entreprise. Séparés des ingénieurs chercheurs, les designers y travaillent à formaliser des concepts dictés par le marketing. Mais cette vision de l’industrie me déplaît. Je ne veux pas considérer mes pairs comme de simples consommateurs et surtout ce modèle en perte de vitesse, ne me paraît pas en mesure de résourde nos crises sociales, écologiques et économiques. Je ne trouve donc pas ma place dans une telle pratique de l’innovation, qui me met devant un tas de contradictions.

À quoi pourrait servir le temps perdu en réunions, focus group, échanges de mails factuels, s’il était employé à a réflexion, le dessin ou le maquettage, tous essentiels à la maturation d’un projet ? Au même titre que les objets doivent nous servir, la structure professionnelle doit se mettre au service de ses employés. Et si toutes les énergies étaient dédiées à la finalité : une proposition formelle innovante mettant l’industrie au service de l’intérêt collectif.

Comment la grande entreprise accepte le designer ? D’expérience les entreprises n’aiment pas se faire bousculer, n’aiment pas le changement et trop peu ont l’ambition d’aller au bout de l’intention du designer.

Mais au XXIe siècle face aux crises que nous subissons, il ne s’agit plus de savoir répondre aux questions mais bien de savoir se les poser. Le design doit être employé pour sa vision holistique des choses et le designer doit être amené à remettre en question les schémas établis. C’est cette posture de prescripteur plutôt que simple chercheur de solutions, qu’il est bon d’envisager aujourd’hui pour les designers dans nos grandes entreprises. Souvent la désaffection pour le design intégré relève d’un paradoxe entre l’ambition de nos études et l’emploi de nos compétences à des visées seulement cosmétiques.
Mais alors qu’il y a un engouement affiché des entreprises pour le design, la situation des jeunes designers en France reste pour beaucoup précaire. Nombreux sont les diplômés débutant leur carrière en stage peu rémunéré et dont l’embauche en CDI est tardive. Le travail en freelance est une option largement répandue quand l’entrepreunariat reste un signe dans le contexte économique actuel.

Alors pouvons-nous encore accepter de travailler sans rémunération, de chercher la reconnaissance à travers des concours et sans jamais accéder à des postes stratégiques ? En plus largement est-ce profitable à l’industrie ou aux institutions de faire l’économie d’une vraie politique à long terme d’innovation par le design ? Y a-t-il encore de l’ambition pour de grands projets qui fassent rêver ?

Alors j’appelle de mes voeux que les patrons d’industrie, les institutions ou les entrepreneurs envisagent le design pour sa force de proposition. J’aimerais travailler pour des entreprises qui ont l’ambition de faire des produits singuliers. J’aimerais amener l’entreprise là où elle n’est jamais allée. J’aimerais me défaire de l’urgence du projet et pouvoir consacrer une partie de mon temps à l’entreprise, de la manière qu’il me paraît le plus profitable. J’aimerais mobiliser les formidables ressources des grands groupes à monter des projets qu’ils n’auraient jamais imaginés. J’aimerais être fier du travail accompli à la fin de la journée. J’aimerais trouver ses opportunités en France et ne pas devoir quitter un pays qui, par plusieurs fois dans le passé, a déjà fait figure de pionnier. »

Loïc Le Guen.

Un appel du coeur et de la tête aux grands patrons, aux politiques mais aussi aux designers. Entreprendre, imaginer, faire en sorte d’offrir de nouvelles expériences et surtout aller de l’avant pour innover et surtout s’en donner les moyens.

Agir quoi. 

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8 commentaires

  1. C’est un peu notre rêve à tous… Très belle lettre !

    J’ai noté deux faute de frappe :
    – ligne 1 : « Né en 1989, je fais le contant simple »
    – Paragraphe 5 ligne 5 : « bon d’envisager aujourd’hui oour les designers »

  2. C’est intéressant et plein de remarques très justes, mais cela présuppose que l’échec des produits français est imputable au manque de design, ou à de mauvais designs.

    Cela reste à démontrer.
    Un bon design suffit-il au succès ?
    On ne manque pas de contre-exemples, on peut donc en douter.
    Le problème de la France, c’est qu’elle n’a plus d’industrie, c’est bien plus vaste qu’un problème de manque de design…

    Par ailleurs, les designers français sont-il attirés par les produits grand public ?

    A la question « Comment la grande entreprise accepte le designer ? » on peut ajouter « Comment le designer accepte la grande entreprise ? »

    J’ai peur qu’il soit un peu naïf de vouloir travailler indépendamment du marketing et faire des produits singuliers.
    Les produits singuliers, c’est rare. Un produit singulier qui devienne accessible au grand public, c’est encore plus rare.

    Par exemple la grande force d’Apple n’est pas le design, mais le marketing, que l’entreprise a su camoufler derrière le design, beaucoup plus valorisant.
    La preuve est que la plupart des gens oublient complètement les gros défauts des produits Apple (d’ailleurs on va le voir dans les réactions 🙂

  3. Et bien bouge toi les fesses, Loic !

    La maladie française c’est pas d’avoir des patrons qui décident mal c’est d’avoir des gens qui font ouin ouin le monde est injuste sans agir…

    Vas-y, présente tes projets aux patrons, frappe à leur porte avec des propositions innovantes sur LEURS produits. Tu vas être rembarré 1000 fois et d’autres cons pleurnichards en plus t’enfonceront, mais une fois sur 1000 ça passera.

    Tous les jours je fais des propositions et je vise haut comme bas sans distinction (j’ai eu une réponse un jour de Total !). MAIS de temps en temps un projet marche 🙂

  4. @ Fibretigre : Hum, je pense QUAND MÊME qu’on a un problème en france en terme de reconnaissance et considération du design, au sens large, plus que dans d’autres pays. C’est un fait, su et reconnu, Eric Bediez le sait bien. 🙂

  5. Avez-vous lu : http://www.lesintegristes.net/2011/11/09/leffet-dunning-kruger/

    C’est un peu pareil pour tout le monde. Designers, intégrateurs ou autres… il est difficile d’accéder à des postes à responsabilité.

    Maintenant on peut se poser la question du design ou plutôt de la conception en français. Qu’est-ce que la conception ?
    La réunion de multiples compétences autour d’un table capables de répondre à un besoin par la création d’un produit ? Y-a-t-il des personnes qui, à la naissance, ont reçu la capacité d’avoir plus d’idées ou de meilleures idées que d’autres ? Une personne qui aurait fait des études scientifiques ne saurait pas écrire car elle n’a pas suivi un cursus de lettres classiques ?
    Cette vision du monde est ridicule. Le sujet de la conception est plus large.

    Alors, loin de moi l’idée de douter de l’utilité que peuvent avoir de jeunes créatifs français qui auraient suivi des études dans le domaine. Ils sont nécessaires.
    Mais quand on évoque le problème de l’investissement dans la conception en France, il est enfantin de se limiter à la seule condition des personnes de ce secteur.

    Intéressez vous un peu à l’économie, au libéralisme, à la financiarisation, à la course au profit qui sont à l’origine de l’état de notre industrie et aux conditions de travail de l’ensemble des artisans et des ouvriers de notre pays.

    On appelle ça la prolétarisation, le savoir passe dans la machine, l’employé ne devient qu’un simple exécutant. C’est ce que nous sommes pour beaucoup.

    Sur ce sujet, je vous conseille de vous intéresser à l’association Ars Industrialis, à l’économie de la contribution et tout ce qui touche aux lieux de travail et de conception collaboratifs (FabLab).

  6. Bonjour,

    Je ne suis pas graphiste professionnel (mais plutôt du dimanche). Je travaille dans le secteur financier, mais je partage certains des points mis en exergue par Geoffrey :

    – bureaux moroses fleuris d’open space ternes (et souvent extrêmement bruyants puisque pour certains faire du bruit c’est exister tant la substance de leur travail est pauvre)

    – réunions infructueuses dans un ambiance faussement collaborative

    Ces problèmes ne sont pas spécifiques à votre profession (hélas) mais liés à notre modèle économique français. Celui-ci emprunte le libéralisme, le management participatif, la culture du résultat, l’open space à nos amis anglo-saxons.
    Mais l’adapte « à la française » :
    – libéralisme avec peu de business angels et une culture bancaire extrêmement averse au risque
    – rigidité hiérarchique : les postes clés sont souvent occupés par des 68ards voulant systématiquement avoir le dernier mot ou des gens obnubilés par leur ego (qui connaissent tout mais disposent de peu de compétence, si ce n’est celle de tisser les bonnes alliances à la cour du Roy)
    – culture du résultat : pour les équipes (commerciales, management de projet …) l’échec n’est pas permis sous peine de licenciement. En revanche la direction peut cumuler les erreurs stratégiques. Polytechnique, Les Mines, Ponts et chaussées, l’ENA confèrent un pedigree que nul ne peut remettre en question. Ces gens ont certes réalisé de brillantes études mais peuvent parfois s’avérer de bien piètres tacticiens …
    – l’open space est enfin censé rapprocher les individus mais n’est là que pour assurer une surveillance réciproque entre employés. D’ailleurs, n’avez-vous pas remarqué que les « Grands » ne sont pas dans votre open space ? Ils préfèrent l’étage au-dessus : tout un symbole …

    Ajoutez à ceci une taxation prohibitive (la pression fiscale est supérieure à 50 % dans notre bel hexagone. Autrement dit, vous travaillez la moitié de l’année pour l’Etat en cumulant : impôt sur le revenu, TIPP, TVA, taxe d’habitation, CSG, CRDS, et autres prélèvements …)

    En prenant la philosophie du libéralisme mais en la plombant par l’immobilisme de notre ploutocratie vous obtenez cet immense gâchis : la France !


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