Voilà de nombreuses années que j’enseigne le design, que j’interviens dans des écoles sous forme de cours, de workshop, de conférences. Je suis intervenu dans des écoles comme l’ENSCI, le Lycée des Arènes, Strate, les Gobelins, Estienne, l’École Bleue, l’École de Design de Nantes, la Webschool, les Beaux-Arts de Cambrai, E-ArtSup, l’École de Communication Visuelle, la Sorbonne, Science Po également…

Et sincèrement, je m’estime heureux car à chaque fois j’ai été libre d’enseigner à ma manière (sur le design d’interaction, sur le design d’interface, sur les méthodologies ethnographiques dans le design, sur la culture du design, etc.) et de faire les workshops que je voulais (sur les réfugiés, les citoyens, sur la politique, sur la communication émotionnelle, etc.). C’est pourquoi, je profite de cet article pour remercier toutes les personnes qui m’ont proposé d’intervenir dans leur école, toujours avec respect, bienveillance et intérêt.

Côté pédagogique & design, j’ai également co-créé il y a trois ans maintenant une formation gratuite pour les jeunes décrocheurs afin qu’ils puissent reprendre les études dans le design numérique et éventuellement trouver un métier et passer un diplôme reconnu par l’État. Cette formation s’appelle l’Étape Design. L’expérience est fabuleuse et j’en ai confié la responsabilité à un autre directeur il y a peu.

Aujourd’hui, j’ai arrêté beaucoup de projets d’enseignement même si je continue de donner des workshops et des conférences dans des écoles. J’aimerais vous dire que c’est « par manque de temps tellement je suis un mec busy », mais en réalité c’est par manque d’intérêt pour les sujets sur lesquels on me propose d’enseigner. C’est aussi, je ne vous le cache pas, par rapport à des questionnements personnels et professionnels (comprenez des questionnements éthiques, sociaux, sur l’avenir des jeunes designers, du design mais aussi au regard de l’évolution du monde et ce vers quoi il se dirige.) En effet, beaucoup d’écoles proposent encore des cursus en design du passé où l’on apprend uniquement l’utilisation des outils de graphisme sur ordinateur (apprentissage pourtant indispensable), où on ne parle pas de sciences humaines, (où l’on ne parle pas de sciences tout court) et où on parle parfois beaucoup plus de profit, de pub et de méthodologie thinking que de design social, d’intérêt général (pour l’humain et le non-humain), de design de l’anthropocène, d’environnement, etc. Je ne me reconnais pas dans tout ça. J’ai conscience que c’est un point de vue très personnel et j’ai pourtant la conviction qu’il y a tant à faire.

Les écoles de design et leurs « intérêts »

Beaucoup d’écoles font aussi travailler bénévolement leurs étudiants sur des projets d’entreprises (ces dernières rémunèrent bien souvent les écoles pour avoir les idées et les projets des étudiants) – et pour en parler parfois avec les étudiants, beaucoup ne sont pas à l’aise avec cela. D’autres écoles encore sont financées ou nouent des partenariats avec des entreprises qui vont à l’inverse de l’idée que je me fais de la mission du design. Là encore, c’est un regard personnel. Par exemple:

  • L’entreprise Total est partenaire de Science Po,
  • BNP Paribas l’Oréal, Mercedes sont partenaires de la HEAD,
  • Nespresso est partenaire de l’ENSAD,
  • Dassault, Sanofi, Bouygues, sont partenaires de l’ENSCI,
  • BETC, BFM, JCDecaux, Natixis, sont partenaires de EartSup,
  • JCDecaux, Axa, sont partenaires des Gobelins
  • J’en passe.

À cet égard, il me semble difficile de concilier toutes ces entreprises qui détruisent l’habitabilité du monde, la biodiversité, le vivre ensemble, la cohésion sociale (etc.) avec une approche d’un design, social, engagé, vivant et révolté aussi parfois. Pourtant, ce sont souvent d’excellentes écoles avec d’excellents professeurs et parfois d’excellents directeurs. J’en profite aussi pour vous dire que je ne suis pas parfait, j’ai aussi par le passé, parfois fait du graphisme pour des entreprises qui détruisent l’habitabilité du monde. J’ai travaillé dur pour m’éloigner de tout ça. Ça a été beaucoup d’efforts et de réflexion. Bref, je suis sûr que c’est faisable.

Faut-il continuer d’enseigner le design ?

Et pourtant, j’apprécie tellement être juste là pour aider les étudiants sur leurs projets de fin d’année, leur donner deux trois idées, des conseils, ma réflexion sur le design, leur donner quelques références, les aiguiller, partager avec eux et apprendre d’eux. J’aime ça car j’ai reçu cela de la part de mes enseignants quand j’étais étudiant mais aussi de designers professionnels qui ont su me conseiller et m’écouter (Étienne Mineur, Thibaut & Delphine Laurent, Rémy Bourganel, Pierre Bernard, Dominique Sciamma, Ruedi Baur, Peter Gabor, j’en oublie). Pour moi, transmettre le design, ses valeurs, son regard au monde, fait partie de la mission du designer et de son travail.

Que souhaiterais-je enseigner dans le design ?

Si prochainement, je dois continuer d’enseigner le design, proposer des workshops, faire des projets ou du suivi étudiant, voici les thématiques que je souhaite aborder avec et pour des étudiants :

1 La résilience comme projet de design : où comment rendre l’humain, la nature et leurs interactions plus résilients, à savoir, plus adaptés aux bouleversements et aux différentes catastrophes, crises, perturbations qui ont lieu et qui auront lieu.

2 Le design d’intérêt général non-anthropocentré : où comment concilier des projets de design d’intérêt général… mais pour un intérêt général qui englobe le vivant, sa diversité, des environnements aux écosystèmes aux humains et non-humains. Pour signer la fin du « user centric design » en quelque sorte 😉

3 • Le design et son rapport à la nature : comment créer sans détruire ? Immerger les étudiants dans la nature pour chercher un regard personnel, impliqué, collectif… mais aussi une humilité face au vivant.

4 • Quels champs de recherche pour le design ? : où comment travailler avec des étudiants en design sur les compétences indispensables pour eux et pour les autres, à l’époque de la capitalocène.

5 • Comment concevoir moins, (voire ne plus concevoir) et être designer dans une société post-capitaliste ? : où comment moins concevoir, créer autrement qu’en créant dans un circuit capitaliste, comment penser le design circulaire, ou imaginer d’autres formes de design qui sortent des circuits de la consommation traditionnelle.

6 • Le design des cycles : où comment restaurer les cycles du vivant (dégradation des matériaux, cycle de la photosynthèse, cycles alimentaires, cycles du carbone, les saisons, cycle de l’eau, la croissance du règne végétal, etc.) et comment ralentir volontairement pour renouer avec le rythme du vivant.

7 Le design comme outil et support de justice sociale : où comment les designers peuvent concevoir dans le sens d’une justice sociale (environnementale, civile, démocratique, etc.).

Conclusion

Évidemment, vous l’aurez compris, je pense qu’il faut se ressaisir du design, de le réattribuer à ce qui fait l’habitabilité du monde, de ce qui fait sa mission, son objectif premier. Si à l’inverse, l’enseignement du design n’évolue pas et reste centré sur des cours de création d’images publicitaires (dont le but est de faire acheter), de fabrication d’objets inutiles / de luxe / jetables / etc. de design d’interfaces pour capturer l’attention des gens (et les manipuler au passage), j’en passe, cela continuera à faire de l’enseignement du design, un outil du passé, destructeur, immoral et que l’on pourra accuser à juste titre.

Tout ceci pour vous dire que oui, je pense profondément que l’enseignement du design a de l’avenir s’il est tourné vers une justice sociale et climatique et non-anthropocentrée. Je me dis que nous, designers, directeurs pédagogiques, enseignants, chefs d’établissement, avons un rôle à jouer, mieux : une responsabilité vis à vis des jeunes générations dans ce drôle de monde qui change.




11 commentaires

  1. Merci pour ce billet engagé Geoffrey. A la lecture de l’article on à l’impression que tu sembles être en pleine transition (tant personnelle que professionnelle). D’une certaine façon, ta vision des chose fait echo à celle que j’ai pu découvrir dans des bouquins qui traitent de l’effondrement de la société industrielle et des nouvelles problématiques qui en émergent. Je trouve cela plutôt sain de reconsidérer l’enseignement du design de façon globale, comme tu le fais ici, à l’aube des changements brutaux qui s’opèrent au niveau mondial (environnement, économie etc.). J’imagine que vu ta position, cela ne doit pas très aisé de faire la bascule et je trouve que ton article est ,en ce sens, assez courageux . Je ne sais pas si il existe des établissements qui pourraient te permettre d’enseigner un tel programme mais j’y vois beaucoup de pistes de réflexion super interessantes. (le design « non-anthropocentré » m’évoque plein de choses). Bonne continuation à toi collègue

  2. La lecture de ton article m’a bouleversé et je suis convaincu tu as raison et faire changer les choses ce n’est pas simple. Je passe actuellement un titre de webdesigner pour reconversion professionnel et comme tu le dis l’enseignement est comme tu le dis » on apprend uniquement l’utilisation des outils de graphisme sur ordinateur  » non seulement ils nous demandent pas d’être créatif mais ta vision me fait réfléchir pour la suite. J’ai 38 ans et le design m’intéresse mais trouver la bonne porte….
    Bonne continuation et rien lâcher.

  3. Bien vrai et bien dit. ☝️Tu n’es pas le seul. Un mouvement va dans ce sens. De plus en plus de workshops et conferences Sur le sujet. Tu dois connaître mais sinon check 👉 Monteiro avec « ruined by design »
    ✌️

  4. Bonjour Geoffrey, merci pour ces réflexions essentielles, et non tu n’es pas seul ! Et oui il existe des enseignants en design qui ont à cœur de sensibiliser leurs étudiants à leurs responsabilités de futurs designers et qui trouvent que c’est justement le poste rêvé pour faire changer les choses grâce aux nouvelles générations. A Strasbourg, (école publique !) nous nous y efforçons au sein du DSAA « design de service public » et de nos DNMADe en 3 ans et tout particulièrement celui d' »innovation sociale ». Tu y es le très bienvenu, viens en parler à nos étudiants ! J’ai un créneau de 2h en amphi devant 60 étudiants ce serait idéal pour aborder un des thèmes que tu as évoqué et une grande chance pour eux. Contacte moi en mp à ce sujet stp. Quant aux collaborations avec les entreprises, il est vrai que la situation est vite ambigüe, nous les apprécions car elles donnent aux étudiants l’occasion de se frotter « à la réalité du terrain », (n’entend-on pas régulièrement reprocher à l’école de ne pas former à la vraie vie ?) mais en effet, nos étudiants fournissent des travaux de qualité, gratuitement, qui sont ensuite pillés… nous n’acceptons pas de nous faire payer car nous ne voulons pas « voler » le travail des pros mais nous essayons de négocier des contreparties utiles, la reconnaissance de leur travail, un document citant leurs noms, une exposition de leurs travaux, une visibilité appréciable au sein d’un book. Quant au choix des partenaires, nous y faisons très attention : association de protection des pollinisateurs, hôpitaux, mairies, musées… à notre petite échelle on essaie de faire avancer le grand schmilblick et nous ne sommes pas les seuls, nombre de collègues dans toute la France sont sur la même longueur d’ondes !

  5. Bonjour et Merci Geoffrey pour vos réflexions et engagement relatifs au design en faveur d’un monde plus soutenable. Si vous n’êtes assurément pas le seul à vouloir agir en ce sens au sein de l’écosystème du design, vous êtes probablement l’un des plus honnête et courageux, et êtes à ce titre un exemple ! Bravo !! Heureusement, il y a dorénavant toujours plus de designers dont la pratique du design et les projets vont dans le bon sens car l’empathie et responsabilité sont dans L’ADN des designers mais LE problème reste la relation (compliquée) aux entreprises du secteur marchand qui n’ont pas encore pris le virage vers le nouveau monde (la plupart d’entre elles). Et le rôle des designers actuels est notamment de les y inciter et de les accompagner pour le faire. Alors oui, la pédagogie du design se doit d’enseigner partout et au plus vite le design comme vecteur d’innovation et de changement responsables, un design éthique et vertueux dont l’intérêt est l’équilibre entre création de valeur financière et extrafinancière (environnement, bien commun, etc.). Enfin, en matière d’objets, le designer du XXI.ème siècle a aussi pour mission de changer nos rapports aux objets (pas uniquement d’en concevoir de meilleurs) y compris de nous apprendre à nous en passer (d’où la nécessité d’un enseignement qui intègre davantage de sciences sociales, en effet). Serge

  6. Dernièrement, un collègue designer me disait en parlant de nos cours d’histoire du design, grandement appuyés sur le livre de ce cher Raymond Guidot « Histoire du Design de 1940 à nos jours » : « Finalement, nous n’avons appris que l’histoire héroïque du design… »

    En effet, les hordes de designers qui ont participé à produire des tonnes de produits et imprimés en tous genres ne font que peu partie des présentations. On parle beaucoup de ceux qui ont tenté des trucs différents (et encore, Braun par exemple, c’est intéressant mais bon…) mais on ne raconte pas le peu d’impact positif global.

    Au moment ou certains designers se rêvent en sauveurs de l’humanité, ça pourrait permettre de relativiser et surtout, de se rendre compte que la logique du design (dessin et dessein sont liés qu’on le veuille ou non) doit d’abord être partagée au-delà du cercle restreint des professionnels (encore bien plus restreint si on ne prend que ceux qui tentent d’avoir un impact global positif)…

  7. Ces designers d’un genre nouveau peuvent-ils exercer en nombre sans l’apparition d’entreprises nouvelles avec de nouvelles sensibilités, de nouvelles attentes, de nouvelles demandes ?
    Les écoles de Design devraient-elles prendre les devants et disposer de départements de recherches afin d’offrir aux étudiants de nouvelles qualifications engageantes pour designer à l’avenir des comportements vertueux au-delà des produits ?

  8. Mon avis diverge sur l’implication des entreprises dans les projets étudiants. Je préfère que l’argent soit reversé à l’école plutôt qu’aux étudiants. Cet argent servira à faire vivre et à développer l’école (acheter de nouveaux équipements, réparer la toiture, double vitrer les fenêtres) . Mais je pourrais changer d’avis pour une raison : est-ce que les étudiants seront plus consciencieux s’ils sont rémunérés? (tout en gardant leur liberté d’idée évidemment). J’entends par là : ne pas se limiter à la première idée que n’importe qui aurait eu en quelques minutes, ne pas faire des raccourcis en début de projet qui va les emmener forcément dans le mur. Ça m’amène à une autre question : le prof est il là pour répondre aux questions des étudiants ou les diriger vers les bonnes questions ?

  9. Bonjour et merci pour votre regard expert, passionné, passionnant et courageux, on ne perd jamais son temps en vous lisant.
    Il manque juste, si je peux me permettre, et si j’ai bien tout lu, un petit regard sur la réalité des débouchés dans le monde professionnel. Beaucoup d’écoles publiques et privées recrutent avec des promesses d’avenir qui n’engagent qu’elles et avec des moyens de plus en plus importants, afin d’attirer les futurs étudiants. Je connais bien les enjeux des écoles sur ce sujet. Je connais aussi les chiffres (réels) de quelques écoles citées au niveau de l’intégration dans le monde professionnel. La réalité de cette face cachée est inquiétante, et je vois mal comment les choses peuvent s’arranger. Votre personnalité et votre engagement pourraient nourrir aussi une réflexion sur le « nouveau deal » à mettre en place entre les écoles de design et les étudiants. Plus de réalisme, plus de réactivité et pourquoi pas plus d’implication de la part des écoles tout au long de la vie professionnelle de ses étudiants.
    Par exemple en facilitant les remises à niveau, en éveillant aux opportunités futures, et en acceptant de jouer la carte de la transparence et en se posant les bonnes questions « est-ce que nos étudiants vont savoir se créer un avenir ?, auront-ils les bons outils ?…… » tout un débat pour un milieu qui va devoir lui aussi se remettre sérieusement en question. Cordialement

    1. « Nos étudiants arriveront-ils à se créer un avenir professionnel ? » est une excellente question. Sous un regard éclairé, nous savons tous que ces lendemains qui déchantent n’augurent pas forcément grand chose de bon pour les designers, et pourtant, si on regarde le design autrement, si on le réaffecte (comme j’en parle ici : https://graphism.fr/pour-un-design-de-lindependance-ma-conference-a-blendwebmix/ ) il y aura certainement de l’avenir pour les designers puisqu’ils se réapproprieront le design hors des circuits traditionnels des agences et des grosses entreprises capitalistes et le réaffecteront dans notre monde, avec moins de spéculation, moins de faire-valoir, moins de destruction de la biodiversité… bref, plus de respect de la vie 😉

  10. Bonjour,

    Merci pour cet article. Votre questionnement m’a fait penser à la permaculture. Sa philosophie est de rechercher une synergie entre l’activité humaine et l’environnement… J’ai trouvé un livre détaillé écrit par Rosemary Morrow « Manuel d’apprentissage pas à pas de la permaculture ». C’est un peu radical comme parallèle mais c’est une bonne alternative pour continuer à expérimenter le design dans une perspective respectueuse de l’humain et de notre planète.


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