Je ne sais pas ce qu’il en est à l’international mais le design en France, comme bien d’autres secteurs professionnels, semble souffrir économiquement des effets liés à la pandémie de COVID-19 (les auteurs de BD aussi). Évidemment, le design essuyait déjà auparavant, les plâtres de la polarisation des richesses avec des entreprises et personnalités économiquement riches qui devenaient toujours plus riches… et les autres designers qui essayaient de s’en sortir économiquement avec un contexte devenant de plus en plus difficile (je pense notamment au mécénat de compétence mais pas seulement).

Quelques chiffres

Au mois de mai dernier, l’association *designers interactifs* publiait les résultats d’une enquête sur les conséquences de la crise sanitaire sur les designers numériques indépendants. On y apprend notamment que :

  • 53 % de leurs missions ont été suspendues pendant le confinement
  • 21 % de leurs missions ont été annulées
  • 62 % estiment avoir subi une perte de revenu, soit 3 fois plus que les designers salariés

On y apprend aussi que la crise sanitaire implique notamment une modification des priorités des clients (46 %), que seuls 27 % des designers numériques salariés ont été placés en chômage partiel et que 20 % des designers salariés sont concernés par une perte de revenus (y compris prime ou variable).

L’enquête de *designers interactifs*
(télécharger en pdf)

Au même moment, l’Alliance Française des Designers (AFD), premier syndicat français du design, publiait une étude très (très!) complète sur les conséquences du Covid-19 sur les designers (étude disponible en PDF).

Dans cette étude, on y apprend notamment :

  • Les designers indépendants (Agessa-Maison des artistes, professions libérales, microentreprises) travaillent pour les agences (±30%, soit ±20000 personnes) et des clients en direct (±70%, soit ± 47 000 personnes).
  • Que ces designers indépendants estiment leur perte de chiffre d’affaire en 2020 de 20 % à +70 %.
  • Que les plus touchés — et pour plus longtemps — sont les designers graphiques travaillant pour la communication, la culture et le tourisme. Or, ce sont les plus nombreux.

La conclusion de ce document est sans égard : « Les designers indépendants sont les plus nombreux et plus fragiles. Moins bien armés pour faire face à la crise due au Covid-19, déjà fragilisés par un contexte économique, social et administratif (conclusions du rapport Racine), leurs revenus sont inégaux tout au long de l’année, ils travaillent sans assurance chômage et servent de variable d’ajustement pour les agences. »

« Sur 90 000 entreprises de design, 62 000 sont des travailleurs indépendants, dont 70 % (±43000) travaillent pour des secteurs économiques très affaiblis par la crise du Covid-19, dont l’impact pourrait s’étaler jusqu’à fin 2021, voire début 2022. Les chiffres d’affaires de ces designers indépendants sont plus modestes, leur revenu médian va de 26 000€ à 30 000€ par an. »

Selon l’analyse de l’AFD, « en 2020, environ 43 000 designers.euses indépendants.es gagneront 6 000 € à 12 000 €, et 19 000 autres gagneront 12 000 € à 18 000 € sur l’année. Rapporté au mois cela donne 500 € à 1000 € et 1000 € à 1500 € par mois — sachant que les revenus irréguliers typiques de ces professionnels signifient des mois sans aucuns revenus et soulignent leur fragilité économique. »

Le rapport de l’AFD
(télécharger en PDF)

Peu après cette enquête, en octobre, l’Alliance Française des Designers (AFD), se faisait le relai de cette lettre adressée à Bruno Lemaire (Ministre de l’Économie, des Finances et… de la Relance) et signée par une bonne partie des organisations professionnelles soutenant les indépendants. En novembre, l’AFD publiait cette fois-ci, cet article sur la marche à suivre pour faire la demande d’aide de l’État aux indépendant, essuyer le refus et contester

Bref, il y a aussi le Syndicat National des Artistes Plasticiens de la CGT (le SNAP), qui propose ses revendications (sur sa page Facebook hélas), pour sauver la profession suite à la suppression de toutes les activités. Ou encore le Le CAAP (comité pluridisciplinaire des Artistes-Auteurs) qui publie régulièrement des articles pour pointer les problèmes économiques des designers et artistes auteurs mais aussi flécher les solutions et l’accès à certaines aides de l’État.

Pendant que je rédigeais cet article, j’ai aussi fait un petit tour sur Twitter pour prendre la température auprès des designers qui me suivent :

Quel avenir pour les designers freelances ?

On le comprend, la situation est difficile pour certains designers, notamment les freelances, avec une activité parfois totalement arrêtée pendant plusieurs mois (ce qui a été mon cas au début de la pandémie). Aujourd’hui, la situation semble être, soit stable, soit empirer. Demain, avec le recul du PIB en France et la fermeture / le ralentissement de bon nombre d’entreprises et des dépenses publiques pour la culture notamment, l’avenir de la profession ne semble pas très joyeux économiquement parlant.

À côté de cela, il y a des phénomènes de bord à souligner comme certaines agences de design qui me rapportent qu’elles ont leur carnet de commande bien rempli car elles travaillent pour de grands groupes qui se portent très (très) bien (et surtout en ce moment). D’autres agences qui développent le streaming vidéo et les vidéos immersives, institutionnelles, etc. (c’est l’effet « Restez chez vous ») me disent aussi qu’elles vont bien. À l’instar des graphistes qui travaillaient dans l’événementiel, les designers qui font du web aussi s’en sortent parfois un peu mieux puisqu’il faut dématérialiser; parait-il, tout ou presque. Les designers salariés semblent avoir eux moins de difficultés, moins de licenciements, etc.

Et pourtant, les designers sont à l’honneur avec leurs idées « anti-covid » et tous les projets qui viennent accompagner notre quotidien bouleversé. Mais j’imagine que ça n’est qu’un verni.

Même si pour certains, la situation semble stable ou en croissance (les designers de yacht de luxe par exemple ont plus de commandes), beaucoup savent que les mois à venir ne seront pas forcément les meilleurs. Ainsi, en échangeant avec différents designers indépendants, ils travaillent actuellement le plus qu’ils peuvent pour essayer de mettre de l’argent de côté, pour anticiper l’avenir. Quand avant, on pouvait prévoir un certain nombre de contrats pour les 8 ou 12 mois à venir, cette année 2020 nous aura montré qu’il faut parfois s’attendre à des surprises.

Bref, cela n’est pas simple. Et un des soucis du travail de designer freelance, c’est que pendant que l’on travaille sur des projets clients, il est difficile de se dédoubler pour aller à la recherche de nouveaux clients, pour répondre à des appels d’offres, pour démarcher, pour mettre à jour sa communication, etc.

Décliner ou décroître ?

Au regard de cette situation, les questions sont nombreuses :

  • Comment moins subir cette situation ?
  • Doit-on investir plus pour gagner plus ?
  • Comment retrouver plus de clients ?
  • Doit-on se serrer la ceinture dès maintenant ?
  • Comment concilier son éthique du design et cette crise financière ?
  • Doit-on faire des concessions, baisser ses tarifs et s’inscrire sur des plateformes d’abattoirs pour designer (comme Creads, Graphiste.com et ce genre de trucs…) ?
  • Comment se sentir serein, créatif, détendu de la tablette graphique en cette période un peu stressante ?
  • Doit-on changer de secteur d’activité ou arrêter le design ?

Certains fonceront vers un investissement plus grand de temps, d’argent, d’efforts pour redoubler de courage et essayer de continuer leur activité. D’autres réfléchiront peut-être à une façon de faire plus modeste, avec moins, mais tout en essayant de vivre mieux.

Témoignage

Pour ma part, depuis plusieurs années, je réfléchis à aller vers le moins. Moins de « travail client » et donc plus de projets personnels, moins d’argent forcément, moins de dépenses, moins de besoins, moins de production productive, moins d’agitation, plus de concentration. Au départ, cette direction était avant tout environnementale et en lien avec la liberté (je raconte tout cela dans cette conférence). Puis, petit à petit, il a trouvé une certaine forme d’écho avec le confinement, la pandémie et le fait que j’ai eu plusieurs mois sans aucune rentrée d’argent.

Mais ne le cachons pas, essayer d’aller vers le moins, d’une part cela à des limites et d’autre part, c’est un truc de privilégié. Actuellement, et pas que dans le design, de nombreux indépendants côtoient une forme de décroissance forcée, un déclin de leur activité et de leur niveau de vie. Je m’estime donc chanceux d’avoir réussi à créer un début de conditions pour mieux vivre ce monde qui change. Ou alors, peut-être est-ce juste un moteur pour moi que d’aller en ce sens ? Les livres dont je distille les couvertures dans cet article m’ont été d’une grande aide dans ma réflexion et mes prises de décisions.

À la lumière de nombreuses questions que ces livres (et bien d’autres) me posent, j’ai fait quelques choix professionnels :

  • ne pas me sur-équiper en logiciels : même si j’ai encore la suite Adobe, je n’utilise plus que des logiciels libres.
  • ne pas me sur-équiper en matériel : je ne travaille que sur un ordinateur portable avec une une souris.
  • ne pas développer un grand studio de design avec des salariés : même si il y a des années, j’y ai déjà pensé, j’ai renoncé à cette idée.
  • ne pas augmenter mon salaire : au contraire, je le diminue.
  • ne pas chercher toujours plus de clients en baissant mes prix : j’essaye de développer mes propres projets, petit à petit tout en continuant à travailler de la meilleure façon qui soit pour les clients qui se présentent avec de beaux projets.
  • ne pas investir et « capitaliser » mon argent : mais donner une part de mes revenus à des assos, les utiliser pour apprendre de nouvelles compétences, etc.
  • ne pas faire de concessions éthiques sur mon travail : c’est un choix personnel.
  • …et faire des plans, m’organiser, penser à l’avenir aussi, le préparer du mieux que je peux.

Questions

Bref, faut-il décroître tant que nous ne sommes pas forcés de le faire ? Faut-il aller vers le moins pour pouvoir être plus épanoui, avoir plus de temps de création et de projets ? Faut-il renoncer à certaines choses et à un certain confort quand on a le luxe de pouvoir prendre ces décisions ? Je suis curieux de savoir comment vous, vous gérez cette période. Si vous vous posez aussi ces questions. Si vous y arrivez, si vous anticipez l’avenir ?

En attendant d’avoir vos réponses, je retourne lire ce que Philippe Stark nous dit tout sur la « décroissance joyeuse ». Quand je vous dis que décroître quand tout va bien, c’est nettement plus facile 😉

Oh et si vous voulez un exemple intéressant d’action concrète face à cette crise, allez jeter un œil du côté de chez « Exemplaire », une structure éditoriale alternative qui propose une répartition plus juste des revenus pour les autrices et auteurs.




4 commentaires

  1. Bonjour Geoffrey, merci pour ton article qui donne un bon aperçu de la situation des designers face au Covid.

    Personnellement je travaille en interne ET en free-lance dans l’édition et c’est un secteur qui n’a pas été énormément impacté par la premier confinement, disons que les publications ont été, dans la majorité des cas, reportées.
    Beaucoup de livres ont pu sortir avant l’été, et rattraper un peu la perte.
    En revanche ce second confinement, qui intervient dans une période où une grosse partie du chiffre d’affaire est réalisée, apporte un coup de massue aux trésoreries déjà en difficultés.
    Disons que l’impact est inversement proportionnel à la taille de la maison d’Edition, avec les plus gros qui s’en sortent le mieux. Espérons une réouverture des librairies début décembre…

    Enfin, je pense je pense que tu as bien résumé les objectifs que nous, humain (pas seulement les designers), devons nous fixer car « plus la décroissance sera choisis, moins dure sera la chute » (j’ai oublié la référence). Le temps de la semaine de 5 jours est révolu. Il faut innover pour décroître et diminuer son temps de travail, son mode de vie et dégager du temps pour ses besoins primaires.
    Un exemple tout bête, avec une journée OFF dans la semaine (hors week-end) cela permet de dégager du temps pour : produire sa nourriture (même un tout petit peu), cuisiner pour conserver des produits de saisons et locaux, bricoler, construire et réparer, apprendre… Ou même échanger, se sociabiliser et s’engager dans des causes importantes ou des associations locales.
    L’autonomie passe avant tout par la communauté.

    Bon courage à tous !

  2. Merci pour ton article.
    La décroissance vient tout naturellement lorsque l’on commence à défricher à l’intérieur de nous même. Le superflu dans nos vies n’est qu’une compensation pour palier à nos souffrances intérieures. Nettoyer à l’intérieur permet de ne plus avoir besoin d’une grande partie de l’extérieur, nos addictions disparaissent une par une.
    Le design peut être un outil qui montre ce qui peut être possible de manière efficace mais ce n’est qu’un outil. Transformer le monde commence à l’intérieur de nous même et ce n’est pas une mince affaire. C’est le travail d’une vie. Allé au boulot 😉

  3. Designer pendant 10 ans avec un studio web, j’ai changé de métier en 2017… Je rêve de décroitre mais je n’ai pas trouvé la solution pour le faire paisiblement (avec une famille) enfin pas encore… Me semble évident que décroissance = renoncement aux paillettes de la techno, de la com, des anglicismes et des modes.


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.