Remplir la baignoire avant la coupure. Occulter une fenêtre avec une serviette de bain. Compter les secondes entre le départ d’un tir et l’impact pour savoir s’il faut courir ou se coucher. Coudre le nom de son enfant à l’intérieur de son manteau.

Ces gestes viennent d’une guerre de notre siècle, en Europe. Le 21 février 2022, à Marioupol, la vie semblait calme. Trois jours plus tard, la Russie envahissait l’Ukraine. Dans les jours qui ont suivi, les distributeurs se sont arrêtés et les terminaux de paiement se sont éteints avec le courant.

Depuis, des civils ukrainiens racontent ce qu’ils ont fait pour survivre. J’ai tiré un livre de leurs récits, (SUR)VIVRE : ce que la guerre apprend aux civils, qui sort cet automne aux éditions HCKR.

Cette guerre me touche de près. Une petite partie de ma famille est originaire de là-bas et ce conflit est à l’origine de mon travail de chercheur. Ma thèse porte sur le camouflage graphique face aux drones. J’ai passé des mois à regarder des villes depuis le ciel, en noir et blanc. On finit par connaître la forme d’un quartier sans savoir où l’on y trouve l’eau, ni dans quelle pièce on dort quand les vitres ont sauté.

Il fallait donc descendre au sol, dans les cuisines et dans les caves. J’ai lu des milliers de témoignages de civils recueillis depuis 2022, avec les outils d’un designer qui étudie des usages. À chaque récit, je relevais les gestes, ce que les gens font et à quel moment. J’en ai gardé 150 : gestes, actions, conseils et retours d’expérience.

Je les ai rangés dans l’ordre où la guerre arrive, en quinze parties, du premier jour jusqu’au retour à la maison. Entre les deux, on croise les drones, les mines, l’eau, le froid, les postes de contrôle de l’occupation et les voisins qu’on va chercher pour les descendre à la cave.

Couverture de (SUR)VIVRE de Geoffrey Dorne : un nuage de pictogrammes noirs en pixels autour du titre

J’ai fait le graphisme et la mise en page du livre. Chaque page porte un seul geste, avec un titre à l’impératif en capitales serrées, pour qu’on le lise d’un coup d’œil, même à la lampe frontale. On y lit par exemple “Remplissez baignoire et récipients avant la coupure”, “Enterrez vos réserves au jardin, hors de la cave”, “Faites fondre la neige ramassée sur les voitures et au sol” ou “Videz entièrement le téléphone avant le premier checkpoint”.

Pour chaque geste, je cite la voix du témoin mot pour mot. Un petit pictogramme en pixels accompagne les titres. Les ouvertures de parties sont des doubles pages noires couvertes de motifs blancs. Sur la couverture, des centaines de ces pictogrammes forment un nuage autour du titre.

Les civils qui parlent dans ce livre ont improvisé avec ce qu’ils avaient sous la main, pour protéger leurs proches et faire durer les réserves. Leurs gestes peuvent donc servir ailleurs.

La guerre est la pire chose qui puisse arriver. J’ai écrit sur la quatrième de couverture que le meilleur moment pour lire ce livre, c’est avant d’en avoir besoin.

Quatrième de couverture de (SUR)VIVRE

(SUR)VIVRE fait 240 pages au format A5, avec une introduction, une conclusion, 450 notes et un glossaire. Il coûte 19,90 € et vous pouvez déjà le commander sur hckr.fr. Si vous connaissez des gens à qui il pourrait servir, passez-leur le lien.